Yaoundé, 11 juin 2026 (CAPnews) – Les Californiens iront aux urnes le 3 novembre pour les élections de mi-mandat. Ils pourraient à cette occasion se prononcer sur l’instauration à l’échelle de cet Etat de l’Ouest américain d’une taxe sur la fortune des milliardaires. Cette proposition du syndicat de travailleurs dans la santé a recueilli en avril 1,6 million de signatures, soit le double du nombre requis pour se qualifier pour le scrutin. Le «billionaire tax act» a été élaboré avec l’aide de deux économistes formés en France, qui enseignent à l’université de Berkeley en Californie, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez. Si l’Amérique cherche à réparer un contrat social abîmé en faisant cotiser ses ultra-riches, le Cameroun, lui, devrait y voir une urgence vitale pour financer sa propre survie économique. Il est temps de poser la question qui fâche, loin des incantations sur l’émergence : comment faire contribuer ceux qui profitent le plus des richesses de notre pays ? Primo, vouloir calquer la formule américaine au contexte camerounais serait une erreur de lecture. À Yaoundé ou à Douala, la fortune ne se mesure pas au nombre d’actions cotées en bourse, mais à l’épaisseur des portefeuilles fonciers et à la proximité avec les circuits de la commande publique. C’est là que gît notre premier défi. Pour que cette taxe ait un sens chez nous, elle ne doit pas traquer d’hypothétiques milliardaires en dollars, mais cibler plus prosaïquement les multimillionnaires en FCFA, ceux dont le patrimoine net visible dépasse le milliard.
Admettre que la fortune camerounaise est immobilière et commerciale
Chez nous, la richesse aime la pierre et le secret. Elle s’épanouit dans les immeubles de rapport, les comptoirs d’import-export et les concessions terriennes. Et taxer ces « forces d’argent », c’est accepter de regarder la réalité de notre capitalisme de rente en face. C’est admettre que la fortune camerounaise est d’abord une fortune immobilière et commerciale, souvent bâtie à l’ombre protectrice de l’État.Dans un pays où la majorité survit grâce aux acrobaties du secteur informel, l’argument de la justice fiscale ne relève pas de la théorie économique mais de la salubrité publique. On ne peut pas continuer à demander au « sauveteur » de rue ou à la bayam-selam de porter le poids des recettes de l’État pendant que les grands bénéficiaires du système observent le spectacle depuis les balcons de leurs villas de fonction ou de leurs triplex.

Réhabiliter un pacte social qui menace de se rompre
Cette taxe ne doit pas être pensée comme une punition administrative, mais comme une contribution patriotique de souveraineté. Les recettes générées ne viendraient pas grossir les lignes budgétaires anonymes d’un ministère, mais financeraient directement le quotidien des Camerounais : des hôpitaux de référence qui fonctionnent, une école primaire réellement gratuite et des réseaux électriques qui ne s’éteignent pas au premier coup de vent. C’est le prix à payer pour réhabiliter un pacte social qui menace de se rompre, et pour offrir au pays les moyens de s’affranchir, enfin, de la tutelle humiliante des bailleurs de fonds internationaux.
Voir ce que tout le monde s’évertue à cacher
Reste les défis de l’applicabilité (la fameuse « réalité du terrain »). C’est ici que le chercheur doit troquer son optimisme contre le principe de réalité. Émettre l’idée d’une telle taxe fiscale est une chose, la collecter en est une autre au sein d’une architecture étatique qui brille souvent par son impuissance choisie. Le premier obstacle est sociologique : notre administration fiscale dispose-t-elle des yeux nécessaires pour voir ce que tout le monde s’évertue à cacher ? Entre le recours massif aux prête-noms, l’opacité des successions et le confort de l’économie informelle de luxe, l’identification des véritables fortunes s’apparente à une enquête à fragmentation.
Bousculer les intérêts des amis du Prince
Le second écueil tient à la porosité de nos frontières financières. À la moindre alerte, les capitaux camerounais ont la fâcheuse habitude de prendre l’avion, direction les banques occidentales ou les places financières plus clémentes de la zone CEMAC. Sans une harmonisation régionale et, disons-le franchement, sans une véritable volonté politique au sommet de l’État pour bousculer les intérêts des amis du Prince, cette taxe risquerait de n’être qu’un tigre de papier de plus dans notre arsenal législatif.
Instaurer une Contribution Patriotique de Solidarité
Si nous voulons sortir des slogans creux, la trajectoire est pourtant claire. Le constat de départ est presque ironique : si les nations les plus opulentes de la planète ressentent le besoin de taxer leurs ultra-riches pour préserver leur cohésion, le Cameroun a des raisons dix fois plus impérieuses de le faire pour simplement construire ses fondations. La proposition concrète réside dans l’instauration d’une Contribution Patriotique de Solidarité, un prélèvement de 2 % à 5 % sur les patrimoines nets supérieurs à un milliard de FCFA.
Sanctuariser ces montants dans un fonds souverain
L’objectif final va au-delà des chiffres : il s’agit de sanctuariser ces montants dans un fonds souverain dédié exclusivement aux infrastructures de base. Il est temps que la richesse produite au Cameroun serve, ne serait-ce qu’un peu, à financer le destin de ceux qui n’ont pas été invités au banquet.
