Yaoundé, 30 mai 2026 (CAPnews) – Qu’on ne s’y trompe pas : l’inefficacité crasse de nos politiques publiques n’est jamais le fruit du hasard. Elle est le privilège exclusif de ces stratégies qui se drapent, dès leur conception, dans les oripeaux de l’auto-certitude. Pour nos décideurs, l’apprentissage est une ascèse insupportable. Ils lui préfèrent le confort de l’évitement, l’illusion de la standardisation et la frénésie normative. Mais le chef-d’œuvre de cette paresse intellectuelle réside dans un dernier verrou, d’autant plus redoutable qu’il se pare des dehors de l’innocence : l’autosatisfaction des fonctionnaires.
Décréter que l’on fait le Bien, c’est s’octroyer un permis général de ne plus penser. Dès lors qu’une action publique est estampillée « volonté du Chef de l’État », le mécanisme de l’aveuglement volontaire s’enclenche. On ne teste plus rien, on ignore superbement les trajectoires réelles et malheur à celui qui oserait corriger le tir. La Parole de … fait d’office de sauf-conduit et le label « pouvoir régalien » remplace définitivement l’évaluation.
La pureté proclamée de l’intention immunise contre l’erreur
Cette logique est omniprésente. On y décline des versets incantatoires en justifiant des politiques publiques non par ce qu’elles produisent mais par le Titre de celui qui les aurait ordonné. Que ces choix se traduisent par une précarisation des périphéries ou une ségrégation spatiale invisible, peu importe. Ce ne sont là que de fâcheux dommages collatéraux, de la friture sur la ligne de leur bonne conscience, et en aucun cas des signaux d’échec. Pensez-vous donc ! La pureté proclamée de l’intention immunise contre l’erreur.
Des réformes structurelles aberrantes
Si l’on quitte la fabrique urbaine nous retrouvons exactement la même tartuferie dans la gestion de nos réseaux d’électricité. C’est au nom du « mix énergétique » ou du « droit universel à l’énergie » que l’on justifie des investissements pharaoniques ou des réformes structurelles aberrantes. Dès lors, lorsque la libéralisation sauvage du secteur accouche de délestages chroniques, de tarifs prohibitifs pour les ménages ou d’un réseau à l’agonie, la rhétorique managériale s’empresse de masquer le fiasco. Les coupures d’électricité ne sont plus les symptômes d’une faillite technique et politique, elles deviennent les « ajustements nécessaires » d’une transition responsable vers un meilleur futur… qui suffit à absoudre le rationnement quotidien !
Le génie de la vertu affichée est d’abord inquisitorial
L’enfer, décidément, reste pavé de ces bonnes intentions que personne n’ose questionner. Un système incapable de dialectique, structurellement inapte à reconnaître ses propres errances, est condamné à produire le strict opposé de ses promesses, le tout dans une impunité totale et durable. Car le génie de la vertu affichée est d’abord inquisitorial : elle transforme le débat technique en procès en hérésie. Questionner l’impact réel d’une autoroute urbaine ou interroger la viabilité d’un parc solaire mal calibré, ce n’est plus faire preuve de rigueur scientifique. C’est immédiatement s’exposer au soupçon de trahison des « Hautes Instructions ». Critiquer le dispositif, c’est s’opposer au Bien, et par conséquent, s’aligner dans le camp des « opposants » ou des… « doux rêveurs » !
Les effets directs ne sont que l’écume des choses
Pourtant, la ville, tout comme le réseau électrique, se moque éperdument des incantations. Ces structures complexes ne s’évaluent pas à l’aune de leurs intentions mais au scanner de leurs résultats. Dans ces écosystèmes interconnectés, les effets directs ne sont que l’écume des choses. Ce sont les dynamiques de second niveau, les effets rebonds, les surcharges de réseau déportées ou les phénomènes de gentrification induits qu’il nous faut, de toute urgence, disséquer et modéliser. Que l’objectif initial soit dicté par le sommet du système est une chose honorable. Que la béatitude fonctionnarisée dispense de l’effort long, ingrat et patient de l’apprentissage en est une autre, profondément coupable.
La couardise finit par tout normer
Si nous n’y prenons garde, cette kermesse de bureaucrates autistes nous condamne aux péchés capitaux de la gouvernance moderne, où la paresse pousse à croire qu’il suffit de réinventer le monde d’un mot d’ordre, où l’avarice refuse de chiffrer le coût de la mesure, où l’orgueil standardise à l’aveugle et où la couardise finit par tout normer pour masquer son impuissance. Peu importe l’intention : notre exigence méthodologique doit être absolue, presque obsessionnelle. Il nous faut mesurer davantage, comparer sans complaisance et ériger l’analyse des effets pervers au rang de discipline fondamentale. Le reste n’est que littérature pour séminaires gouvernementaux et rapports de consultants.
