Yaoundé, 22 mai 2026 (CAPnews) –
Il y a quelque chose de profondément paresseux, pour ne pas dire suspect, dans cette persistance des urbanistes à vouloir faire de la sécurité foncière le préalable absolu à toute respiration citadine en Afrique. En postulant que le titre de propriété est la clé de voûte de l’aménagement, on s’enferme dans un légalisme de papier qui, depuis des décennies, se fracasse méthodiquement sur le trottoir des quartiers dits précaires. Et si, par un renversement de perspective nécessaire, nous regardions enfin l’informalité non plus comme une pathologie à guérir, mais comme une grammaire de l’urgence sur laquelle adosser des solutions véritablement autochtones ?
Imaginer une propriété de l’usage
Prenons cette fameuse absence de titres officiels, que d’aucuns brandissent comme l’obstacle ultime. Elle est, en réalité, le dernier rempart contre une prédation foncière qui ne dit pas son nom. Octroyer massivement des titres de propriété dans un quartier précaire, c’est bien souvent signer l’arrêt d’expulsion des plus pauvres par le seul jeu du marché. L’atout paradoxal de ce flou juridique réside dans une fluidité qui permet d’imaginer une propriété de l’usage. Plutôt que de s’épuiser à figer le sol dans un cadastre imaginaire, l’intelligence voudrait que l’on sécurise le parcours des habitants par des droits d’occupation collectifs, protégeant le tissu social de la violence d’une gentrification que le titre de propriété viendrait inévitablement légitimer.
Obsession de la ligne droite, poussée furieuse de balafrer les quartiers par des routes structurantes sous prétexte de « réorganisation physique ».
Les laboratoires de la résilience de proximité
Ce que l’œil du planificateur perçoit comme un désordre spatial est, pour l’anthropologue de la ville, une prouesse d’optimisation organique. Ces quartiers sont des laboratoires de la haute densité et de la résilience de proximité. Au lieu de percer des boulevards qui déstructurent les économies de survie, la modernité consisterait à pratiquer une forme d’acupuncture urbaine. Il s’agit d’irriguer ces quartiers par leurs interstices, d’y insérer des micro-réseaux d’eau et d’énergie sans en briser la morphologie. Ici, c’est le service rendu qui crée le droit : le robinet d’eau potable devient une reconnaissance plus puissante que le sceau du conservateur foncier.
Le litige foncier est le signe d’une ville qui vit
Enfin, il nous faut cesser de voir dans le contentieux foncier un simple dysfonctionnement. Le litige est le signe d’une ville qui vit, qui se négocie pied à pied. Cette vitalité des arbitrages locaux, souvent méprisée, est une infrastructure sociale bien plus robuste que nos tribunaux engorgés. En transformant le conflit en un moteur de négociation communautaire, on passe d’un urbanisme de la contrainte à un urbanisme du pacte. En somme, l’échec des politiques de renouvellement urbain tient à cette volonté d’importer une ville « propre » sur une ville « vécue ». La solution n’est pas de régulariser pour aménager, mais d’aménager pour faire de l’accès aux services la véritable sécurité foncière du citadin. C’est dans cet inachèvement assumé, et non dans la rigueur du cadastre, que se dessine peut-être l’avenir de nos métropoles.
