Yaoundé, 21 juin 2026 (CAPnews) – Il y a une dizaine de jours, la procession institutionnelle sur le site du futur Terminal à Hydrocarbures de Kribi (THK) avait toutes les allures d’une énième célébration du génie bâtisseur national. En affichant une ambition de 140 000 m³ pour redistribuer les hydrocarbures en Afrique centrale, le Port Autonome de Kribi et la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) nous convient à un grand récit moderne : celui d’un Cameroun pivot, locomotive énergétique d’une sous-région en quête de repères logistiques. La formule est séduisante, le chiffre est rond, et la promesse d’une transformation durable du paysage énergétique national est martelée avec le sérieux que l’on réserve d’ordinaire aux grandes victoires de la politique de l’émergence.
Pourtant, à y regarder de plus près, cette mise en scène du gigantisme infrastructurel omet de poser la seule question qui vaille pour l’avenir de la nation : stocker le carburant des autres, est-ce véritablement cela, posséder sa propre indépendance ? Il y a dans ce projet un malentendu sémantique qui en dit long sur nos choix stratégiques. On confond ici, avec une légèreté déconcertante, la fonction logistique et la puissance industrielle, l’art d’entreposer et la capacité de produire. Devenir le « grand entrepôt » de l’Afrique centrale ne résout en rien l’équation de notre souveraineté si les cuves de Kribi ne servent qu’à accueillir des produits raffinés en Europe ou en Asie pour les réexporter vers le Tchad ou la Centrafrique. Le traumatisme des arrêts à répétition et des fragilités structurelles de la SONARA devrait pourtant nous rappeler qu’un pays qui ne raffine pas son propre brut demeure le vassal des cours mondiaux et des armateurs internationaux. En l’état, le terminal de Kribi risque de n’être qu’un immense sas de transition, une gare de triage sophistiquée où le Cameroun joue les concierges d’une richesse qu’il ne maîtrise pas en amont. Ce grand dessein sous-régional se heurte par ailleurs à un paradoxe domestique que le consommateur camerounais ne connaît que trop bien.
Comment expliquer, sans cynisme, que l’on s’apprête à sanctuariser des flux énergétiques pour nos voisins alors que nos propres pompes à essence subissent régulièrement le spectre de la pénurie, et que nos villes continuent de vivre au rythme des délestages ? La souveraineté énergétique ne saurait être une posture diplomatique ou une vitrine géopolitique si elle ne commence pas par sécuriser, d’abord et de manière inclusive, le marché intérieur. L’ambition régionale devient un mirage dès lors qu’elle s’articule sur des défaillances locales non résolues.
Enfin, concevoir et financer une telle infrastructure lourde à l’horizon 2026 pose la question cruciale de notre rapport au temps et à la modernité globale. Alors que le monde négocie, non sans douleur, le virage de la transition énergétique et que les investissements internationaux se détournent progressivement des énergies fossiles, le Cameroun choisit de couler des milliards de FCFA dans le béton du tout-pétrole. Au regard de notre immense potentiel hydroélectrique et solaire, laissé en friche ou sous-exploité, ce choix ressemble fort à un anachronisme stratégique.
Nous risquons de nous enfermer dans l’économie du passé, celle des actifs condamnés à terme à l’obsolescence, plutôt que d’investir le terrain de l’autonomie verte de demain.
Le Terminal de Kribi sera sans doute une réussite technique et une source de devises pour les entités qui le gèrent. Mais ne nous trompons pas de célébration. Pour que Kribi ne soit pas simplement le lieu où le Cameroun regarde passer l’énergie des autres sans jamais la posséder, il faudra plus que des cuves et des tuyaux. Il faudra une audace politique capable de relancer l’appareil industriel national et d’anticiper la fin de l’ère pétrolière. Faute de quoi, cette infrastructure restera une magnifique coquille, certes pleine, mais désespérément vide de sens pour notre réelle indépendance.
