Yaoundé, 25 août 2026 (CAPnews) – Faire du neuf avec du vieux relève de l’illusionnisme politique. Maintenir une machine pléthorique d’une soixantaine de ministères ne relève pas d’une gestion publique avisée, mais d’une vaste entreprise de sinécures et de clientélisme. À quoi rime cette balkanisation ministérielle, sinon à diluer les responsabilités, à transformer chaque portefeuille en petit royaume clientélaire et à vider les caisses de l’État au profit du fonctionnement, au détriment de l’investissement ? Un État sérieux se pilote avec des équipes resserrées, concentrées sur l’essentiel, loin de ces supermarchés administratifs où l’on s’agite beaucoup pour produire si peu. Pourquoi persister, par ailleurs, à plaquer des schémas institutionnels européens pluri-centenaires sur des sociétés aux dynamiques profondément différentes ? Entre une Assemblée, un Sénat, un Conseil économique et social et un chapelet de chambres consulaires, le citoyen assiste à un millefeuille institutionnel coûteux et largement hors-sol. Le mimétisme institutionnel entretient ainsi un divorce permanent entre la loi écrite dans les salons de la République et la réalité vécue par les populations.

La chefferie et la décentralisation à la croisée des chemins
Aborder la gouvernance moderne sans interroger le rôle de la chefferie traditionnelle reviendrait à passer à côté de l’essentiel. D’un côté, on brandit la tradition comme un totem folklorique lors des meetings et des campagnes électorales ; de l’autre, on réduit des autorités morales séculaires à de simples supplétifs administratifs, voire à des agents électoraux corvéables à merci. Si la chefferie traditionnelle doit retrouver une place de choix dans la régulation sociale et la justice de proximité au Cameroun, c’est à la condition expresse de s’émanciper de la tutelle politicienne qui l’aseptise. Elle ne doit plus être ce relais docile du pouvoir central qui valide l’arbitraire, mais un véritable contre-pouvoir éthique et culturel, ancré dans les communautés et capable de résister aux excès de la modernité politique. Il faut, en outre, avoir l’optimisme chevillé au corps — ou un insolent sens de l’humour — pour avaler la couleuvre de la « décentralisation » camerounaise. Ce qui est présenté sous cette noble enseigne n’est, bien souvent, qu’une farce bureaucratique de plus : un habile service après-vente du centralisme, où l’on se contente de reproduire les travers de Yaoundé — clientélisme, lenteur, paperasserie et opacité — pour les saupoudrer généreusement dans les communes et les régions.

Inverser enfin la pyramide du pouvoir
Le grand malentendu originel saute aux yeux : on transfère les compétences en oubliant soigneusement les moyens. Ou pire, on les assortit de cordons de la bourse si serrés que les exécutifs locaux sont réduits à faire la manche dans les antichambres ministérielles. Résultat : un trompe-l’œil constitutionnel. On crée des conseils régionaux et des mairies pour donner au citoyen l’illusion de l’autonomie, tandis que le cordon ombilical budgétaire reste solidement branché sur le Trésor public central. Ce n’est pas de la décentralisation, c’est de la sous-traitance de la misère administrative. Sans contre-pouvoirs solides ni culture de la redevabilité, rapprocher le pouvoir du citoyen ne suffit pas à l’émanciper : transférer le pouvoir sans garde-fous démocratiques revient simplement à remplacer un tyran lointain par une armada de potentats locaux. Et pour s’assurer que personne ne sorte du rang, le préfet demeure le gardien du temple : il valide, invalide, surveille et peut paralyser toute velléité d’initiative locale. La justice souffre, elle aussi, de cette crise de confiance : lenteur des procédures, éloignement et soupçons d’influence fragilisent son rôle de rempart contre l’injustice. Si l’on veut réellement s’affranchir de cette tutelle, il faut donner aux collectivités les moyens de leur autonomie fiscale, redéfinir le rôle du préfet comme celui d’un accompagnateur technique et renforcer l’indépendance de la justice. En un mot : inverser la pyramide. Tant que le citoyen restera un administré taillable et corvéable à merci, la « décentralisation » ne sera que du vent emballé dans du papier timbré.
